« Les américains de là-haut, voient sous eux les mers et la terre : ils voient le Cotentin qui lance en pleine eau son éperon de 50 kilomètres. Au sud et à l’ouest, c’est l’épine dorsale de la presqu’île, les monts de Doville et Lithaire, Etanclin et le Mont Castres. Au nord, le promontoire de la Pernelle, la Hougue, le phare de Barfleur, à l’extrême bout de la presqu’île. À l’est, les rochers et les hauteurs du Calvados et puis la mer, la mer éblouissante, la mer dressée comme une forêt de bateaux... »
Voici ce qu’ont aperçu les soldats américains qui, à l’aube du 6 juin 1944, ont pris le clocher de Sainte-Marie-du-Mont aux mains de l’occupant allemand. Voilà ce que vous pourrez admirer par temps clair de ce point culminant de la presqu’île. Vous saisirez alors pleinement le sens de ces mots de René Bazin : « on n’a jamais vu autant de Normandie au-dessous de soi ». Mais ce panorama, si beau, si grandiose soit-il, n’émeut encore que votre vue. Car il y a, derrière toute cette géographie, une singulière et fascinante histoire, vieille de plus de mille ans.
Tout a commencé du côté de Vierville. Là ont été découverts des ossements d’hommes préhistoriques venus par la rivière. Ces hommes ont établi leur campement à cet endroit et y sont restés quelques temps.
Quelques dizaines de siècles plus tard, vers l’an 900, les premiers vikings vont prendre pied sur nos côtes. Parmi eux, Vieul « Aux Espaulles », surnommé ainsi probablement à cause de sa forte carrure, va donner naissance à l’illustre lignée des seigneurs de Sainte-Marie-du-Mont. Ce chef danois était compagnon de Rollon, qui deviendra le premier duc de Normandie. Le roman de Rou raconte comment Vieul « estant au péril de la mer fit vœu de se faire chrestienner s’il échappoit à la tempeste ». Lorsqu’il aborda le rivage, fidèle à sa promesse, il fit édifier une chapelle en l’honneur de Sainte « Magdeleine ». De cette chapelle primitive, il ne reste rien, sauf la cuve baptismale qui serait celle dans laquelle Vieul Aux Espaulles aurait reçu le baptême. Rebâti en ex-voto, selon la tradition populaire, par des marins anglais qui échappèrent miraculeusement à un naufrage, affreusement endommagé lors des bombardements de juin 1944, ce sanctuaire de style Renaissance (16ème siècle) est aujourd’hui magnifiquement restauré et mérite votre visite.
Avant l’arrivée des seigneurs « Aux Espaulles », les gens qui vivaient là s’étaient réunis autour du village de Pouppeville. Ils se sont regroupés autour du château après sa construction au début du Moyen Âge. L’église a été bâtie en même temps que le château. On raconte une étrange histoire à ce sujet : l’église a été construite en pierre de Bayeux et de lourds chargements devaient emprunter le passage des Veys à marée basse car il n’y avait pas d’autre voie possible pour relier le Cotentin et le Bessin. L’un de ces convois, trop pesant, s’enfonçait dans le sable et commençait à être dépassé par la marée. Pris de peur, les ouvriers se sont agenouillés pour prier la Vierge Marie de les sauver de la noyade. Tout-à-coup, les flots ont cessé leur progression et la mer a attendu que le convoi soit hors de danger pour se répandre dans la baie. Pour remercier la Vierge de ce miracle, l’église lui a été dédiée. Le nom de la commune trouverait là son origine. La Baie des Veys et Sainte-Marie-du-Mont gardent aussi le souvenir d’un célèbre voyageur fort pressé en la personne de Guillaume, duc de Normandie. Alors qu’il passait la nuit à Valognes, Guillaume fut brutalement réveillé par l’un de ses valets qui l’incita vivement à quitter les lieux sans tarder. Ce serviteur que l’on considérait comme un simple d’esprit, venait d’avoir connaissance d’un complot qui se tramait contre son jeune maître et d’une embuscade menée par quelques seigneurs jaloux de la contrée. Guillaume échangea ses vêtements contre ceux de son valet et galopa aussi vite qu’il put pour regagner en hâte son château de Falaise. Si Guillaume, qui n’était pas encore le conquérant, n’avait pas réussi à franchir les Veys par la route de Sainte-Marie-du-Mont, l’histoire de la Normandie et celle de l’Angleterre auraient sans doute changé de visage.
Sainte-Marie-du-Mont a donc acquis en quelque sorte une importance capitale par sa petite histoire dans notre grande histoire mais Guillaume n’en est pas le seul instigateur : en s’alliant aux plus riches familles du Cotentin, les seigneurs Aux Espaulles engendrèrent une illustre descendance qui se distingua auprès de nombreux rois de France, notamment pendant la guerre de 100 ans. Sainte-Marie-du-Mont garde encore le souvenir de cette guerre qui opposa les français aux anglais dans un toponyme « le champs des anglais ». Les pièces d’or anglaises qui y ont été découvertes prouvent assez l’existence des batailles qui ont eu lieu ici.
Le dernier seigneur Aux Espaulles, dont la statue funéraire orne l’église, était l’ami et le conseiller d’Henri IV. Comme lui, il était protestant et le culte du protestantisme flotta quelques temps sur la région. Mais, fidèle au roi et à la devise de ses ancêtres, « nul ne peut servir deux maîtres », il revint au catholicisme lorsqu’Henri IV adjura la religion huguenote. La révolution eut raison des dernières marques de féodalité et les actes de vandalisme les plus éhontés se succédèrent : on profana les tombes et on dispersa les ossements des seigneurs du lieu inhumés dans la crypte. Les fonts baptismaux furent rachetés pour servir… d’auge aux porcs. D’autres forfaits, aussi abominables furent perpétrés et lorsqu’en 1856 on rouvrit une petite porte romane condamnée à cette noire période, on y retrouva un squelette. Ossements sortis de l’un des caveaux ? Crime atroce ? Personne ne le saura jamais.
Le 19ième siècle apporta un peu de calme dans cette tourmente. Mais il ne fut qu’une pause au milieu du tumulte : en 1940, l’invasion vint cette fois par les terres, sous les traits de l’occupant allemand. Il y avait une batterie allemande à la baie des Veys, une autre au village de Pouppeville, des blockhaus à la place de l’actuel Musée d’Utah-Beach et à la limite d’Audouville-le-Hubert. Les allemands avaient également installés une batterie à Brécourt. Quand les américains arrivèrent, ils commirent la fâcheuse méprise en prenant le fils de la maison pour un allemand et en le blessant grièvement. Lorsqu’ils comprirent leur erreur, ils l’envoyèrent en Angleterre afin qu’il reçoive des soins appropriés. Il survécut à ses blessures et fut pendant longtemps maire de cette commune. Dans la région, les habitants ont plutôt ignoré les allemands pendant l’occupation. Le souci premier de la plupart des familles était le sort de l’un des leurs, mari, père, fils, prisonnier en Allemagne. Il n’y a pas eu de faits marquant en matière de résistance mais il ne faut pas sous-estimer l’importance d’une multitude d’actes de sabotage de plus ou moins grande envergure doublés d’une mauvaise volonté évidente à accomplir correctement les tâches assignées (construction de blockhaus, pose de mines, d’asperges de Rommel…).
Le clocher de Sainte-Marie-du-Mont est donc le témoin de 1000 ans d’histoire. Mais il a été maintes et maintes fois l’acteur parfois fort malmené de cette histoire. Primitivement, l’église de la paroisse était surmontée d’un clocher point, comme le sont communément les édifices religieux de la région. Les archives paroissiales indiquent que la flèche s’est effondrée et que la tour de style renaissance a été construite à partir de 1540. Les historiens présentent la tour du clocher de Sainte-Marie-du-Mont comme le premier exemple de tambour octogonal surmonté d’un dôme. Cette tour d’inspiration mauresque peut être rapprochée d’autres édifices religieux bâtis à cette époque (église Saint-Pierre-de-Coutances, cathédrale de Bayeux…).
Dans la nuit du 24 au 25 janvier 1840, le clocher de Sainte-Marie-du-Mont est le théâtre d’un autre drame lorsque la foudre détruit une partie de la coupole. Les cloches, horloges, planchers, voûtes ont été précipités dans la nef et ont endommagé l’église. C’est un véritable désastre. Il a fallu attendre quatre années pour que soit partiellement achevée la reconstruction du clocher. L’achèvement de la restauration du dôme n’a eu lieu qu’en 1848.
Après un siècle de tranquillité, les bombardements de 1944 vont réveiller les plaies anciennes de notre vieux clocher. Dès leur arrivée, les américains ont tôt fait de neutraliser les guetteurs allemands cachés là-haut et de prendre la place. Malheureusement, les batteries allemandes situées à Brucheville vont vite riposter en tirant sur le clocher et en le blessant une fois encore cruellement.
Après la guerre, le clocher a été magnifiquement restauré et a retrouvé sa silhouette originale. Il reste là, superbe droit, sous le regard naïf, enfantin puis bientôt usé, passé des hommes qui se succèdent à l’ombre de celle que les gens d’ici appellent aussi « la cathédrale ».
Source : prospectus disponible dans l'église






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